Amnésie traumatique : quand des souvenirs d’enfance remontent des années plus tard
Une odeur, un geste, une sensation dans le corps. Et soudain quelque chose remonte, dont vous n'aviez aucun souvenir. Cette expérience porte un nom. On parle d'amnésie traumatique lorsqu'un événement vécu devient inaccessible à la mémoire consciente, parfois pendant des décennies, avant de revenir par fragments.
Ce phénomène est documenté par la recherche. En effet, il ne signifie pas que vous perdez pied. Cet article explique ce que les travaux scientifiques permettent d'affirmer. Et, tout aussi important, ce qu'ils ne permettent pas. Vous y trouverez aussi des gestes concrets pour traverser une intrusion, ainsi que des repères pour savoir quand consulter.
Qu'est-ce que l'amnésie traumatique ?
L'amnésie traumatique désigne l'impossibilité, totale ou partielle, d'accéder au souvenir d'un événement traumatique que l'on a vécu. Autrement dit : ce n'est ni un oubli ordinaire, ni un mensonge, ni de la mauvaise volonté.
Le manuel diagnostique de référence en psychiatrie, le DSM-5, l'inscrit parmi les critères du trouble de stress post-traumatique. Il la formule ainsi : une « incapacité à se souvenir des principales caractéristiques du traumatisme ». Il en existe par ailleurs une forme aiguë, l'amnésie dissociative. Celle-ci décrit une incapacité à se rappeler un aspect important de l'événement, sans cause neurologique ni toxique.
Ce que disent les chiffres
L'enquête nationale menée en 2015 par l'association Mémoire traumatique et victimologie donne des ordres de grandeur précis. Elle a porté sur 1 214 personnes ayant subi des violences sexuelles.
- 34 % des répondants rapportent une période d'amnésie traumatique.
- Ce taux monte à 37 % chez les personnes mineures au moment des faits. Et à 46 % lorsque l'auteur était un membre de la famille.
- Deux études de référence y sont citées. D'abord Briere et Conte (1993), qui relèvent près de 60 % d'amnésie partielle. Ensuite Williams (1994) : sur 129 femmes dont les violences avaient été documentées à l'époque des faits, 38 % ne s'en souvenaient pas.
Les durées, elles aussi, sont connues. Pour 42 % des personnes concernées, l'amnésie a duré de moins d'un an à cinq ans. Pour 29 %, entre six et vingt ans. Pour 11 %, entre vingt-et-un et quarante ans. Et au-delà de quarante ans dans 1 % des cas.
Autrement dit : un décalage de vingt, trente ou quarante ans n'a rien d'aberrant. C'est une configuration décrite et répertoriée.
Pourquoi ces souvenirs reviennent-ils si longtemps après ?
Parce que le retour n'est pas aléatoire : il est déclenché. Les travaux sur la mémoire traumatique décrivent en effet une réactivation possible dès qu'un stimulus rappelle l'événement. Par exemple un son, une odeur, un lieu, une situation, une heure de la journée.
Certains contextes reviennent souvent en clinique. D'abord, les moments de vie chargés en émotion : une rencontre, un décès, une naissance, une séparation. Ensuite, les étapes qui engagent le corps ou l'intimité : une première relation sexuelle, une grossesse, un accouchement. Enfin, certains soins. D'ailleurs, l'enquête de 2015 relève la peur des examens gynécologiques ou dentaires parmi les difficultés fréquemment rapportées.
Sur le plan des mécanismes, plusieurs modèles coexistent. Le plus diffusé en France, porté notamment par la Dre Muriel Salmona, décrit une mémoire émotionnelle restée « piégée ». Elle n'aurait pas pu être classée en mémoire autobiographique au moment des faits. Si vous souhaitez le détail de ce qui se joue dans le cerveau au moment du choc, je l'explique dans mon article sur le traumatisme psychologique et la mémoire traumatique.
D'autres cadres existent, en particulier ceux issus des thérapies cognitivo-comportementales. Ils parlent plutôt d'alarme apprise : des éléments neutres en eux-mêmes, associés à la peur, deviennent capables de déclencher seuls une réaction d'alerte. Ces modèles ne se contredisent pas. Toutefois, ils ne disent pas exactement la même chose.
Flashback, intrusion, dissociation : des mots simples
Un flashback est classé par le DSM-5 parmi les réactions dissociatives. C'est un moment où l'on « ressent ou agit comme si l'événement se reproduisait ». Le manuel précise que ces réactions « peuvent se produire sur un continuum ».
Cette précision compte beaucoup. En effet, un flashback n'est pas forcément une scène complète et nette, comme au cinéma. Ce peut être une image isolée, une odeur, une sensation dans le ventre ou la gorge. Ou encore une émotion qui monte sans explication.
La dissociation, elle, désigne une sensation de déconnexion. Le DSM-5 en distingue deux formes. D'une part la dépersonnalisation : le sentiment d'être extérieure à soi-même, comme si « cela n'était pas en train de m'arriver ». D'autre part la déréalisation : le sentiment que la situation n'est pas réelle. S'y ajoutent souvent une perception ralentie du temps, une impression de pilotage automatique, une désorientation passagère.
Ces expériences sont décrites comme fréquentes et normales face à un danger extrême. Pourtant, elles sont régulièrement confondues avec des symptômes psychotiques, ce qui conduit parfois à des diagnostics erronés. C'est pourquoi il vaut mieux s'adresser à un professionnel formé à la psychotraumatologie.
Un souvenir qui revient prouve-t-il ce qui s'est passé ?
C'est la question qui revient le plus souvent en consultation. Elle mérite une réponse honnête, plutôt qu'une réponse rassurante.
Les travaux sur l'amnésie traumatique décrivent une mémoire particulière. Son contenu serait, selon les termes employés, « mélangé, sans identification, ni tri, ni contrôle possible ». De plus, il revient « sans repères de temps, d'espace ». Cette caractéristique a une conséquence directe : l'intensité d'une image ne renseigne pas sur sa précision. En effet, une mémoire jamais classée avec des repères de lieu, de date et de contexte ne peut pas les restituer de façon fiable.
Cela ne signifie pas qu'un souvenir revenu serait faux. Cela signifie qu'il s'agit de deux questions distinctes. D'ailleurs, aucun des travaux disponibles ne propose de méthode pour dater un souvenir, en identifier l'auteur ou en vérifier l'exactitude à partir d'une sensation corporelle.
Il faut aussi signaler une divergence dans la littérature. Certains auteurs qualifient les troubles psychotraumatiques de « pathognomoniques », c'est-à-dire spécifiques au point de constituer une preuve médicale du traumatisme. Cette affirmation porte toutefois sur l'existence d'un traumatisme, pas sur l'identification d'un événement précis. En parallèle, d'autres travaux rappellent qu'un biais de mémorisation reste possible, d'autant plus en présence d'une amnésie dissociative.
Un dernier point, enfin, pour éviter un malentendu fréquent. Les déclarations volontairement mensongères sont rares : moins de 3 % des cas, tandis que 22 % des victimes se rétractent par peur. Mais c'est une autre question que celle de la fidélité d'un souvenir. En effet, on peut être parfaitement de bonne foi et avoir une mémoire fragmentaire.
Ce que vous ressentez mérite d'être pris au sérieux, même lorsque certains éléments du passé restent incertains ou fragmentaires. Les protocoles de traitement du trouble de stress post-traumatique ne comportent aucune étape consacrée à établir la vérité des faits. Le travail porte sur la souffrance actuelle.
Que faire quand une image ou une sensation surgit ?
Voici quatre gestes simples, issus des protocoles de régulation utilisés en thérapie cognitivo-comportementale. Ils ne remplacent pas un accompagnement. Toutefois, ils aident à traverser le moment.
- Gardez les yeux ouverts. Cela aide à rester ancrée dans l'ici et maintenant. Surtout en cas de tendance à se déconnecter.
- Sentez vos appuis. Dos droit sans raideur, jambes décroisées. Puis prenez quelques secondes pour sentir le contact de votre corps sur le support : les pieds, les jambes, le dos.
- Allongez l'expiration. Inspirez normalement par le nez. Ensuite, poussez l'expiration jusqu'au bout en vous disant mentalement « re-laa-xe ». Prenez moins d'air. Enfin, marquez une pause en comptant jusqu'à quatre. Si des vertiges apparaissent, revenez à votre respiration habituelle.
- Laissez l'image être là. La consigne exacte des protocoles de relaxation est celle-ci : « acceptez-la, lâchez prise, observez-la un temps, puis revenez doucement à l'exercice ». Vous n'avez donc ni à la chasser, ni à la suivre.
Plus tard, à froid, vous pouvez noter ce qui s'est passé. Par exemple : le contexte, ce qui a précédé, la sensation, l'émotion, son intensité de 0 à 10. Et ce qui vous a aidée à revenir. Cette auto-observation sert à repérer vos déclencheurs. Elle est conçue pour accompagner un suivi, pas pour le remplacer.
Ce qu'il vaut mieux éviter
- Chercher activement à retrouver des souvenirs. En effet, aucun protocole sérieux ne le recommande en autonomie.
- Vouloir produire un récit cohérent tout de suite. Dans les approches validées, le travail sur le récit n'arrive pas en premier. Il vient après un temps de compréhension et d'apaisement.
- Entreprendre seule un travail d'exposition. Il doit être conduit par un thérapeute formé, avec une mesure régulière de l'anxiété et un retour au calme en fin de séance.
- Interpréter une recrudescence comme une rechute. Au contraire, une augmentation passagère des symptômes après un travail thérapeutique est attendue.
Quand consulter un professionnel formé à la psychotraumatologie
Deux conditions justifient à elles seules une consultation. D'abord, des symptômes qui durent plus d'un mois. Ensuite, un retentissement sur au moins un domaine important de votre vie : travail, relations, sommeil, vie affective.
Certains signaux appellent, eux, une consultation sans attendre. Notamment une aggravation nette de l'humeur, une perte de fonctionnement au quotidien, l'apparition de conduites autodestructrices ou impulsives, un repli social important, une honte intense. Et surtout des idées suicidaires.
En cas d'idées suicidaires
Appelez le 3114, numéro national de prévention du suicide. Il est gratuit et accessible 24 h/24, 7 j/7, partout en France. Des infirmiers ou des psychologues spécifiquement formés y répondent. En cas d'urgence vitale, composez le 15. Ces idées sont un symptôme documenté, qui se prend en charge.
Un mot, enfin, sur le pronostic. La CIM-10 indique que l'évolution du trouble de stress post-traumatique « se fait vers la guérison dans la plupart des cas ». Par ailleurs, les thérapies cognitivo-comportementales sont aujourd'hui les approches les plus validées scientifiquement, avec un maintien des résultats reconnu jusqu'à cinq ans. Quant à l'EMDR, elle a été reconnue en France en 2004 à la suite d'une étude comparative de l'INSERM. Elle reste toutefois discutée chez les personnes très dissociées.
Questions fréquentes sur l'amnésie traumatique
L'amnésie traumatique est-elle reconnue scientifiquement ?
Oui. L'incapacité à se souvenir d'éléments importants d'un traumatisme figure parmi les critères du trouble de stress post-traumatique dans le DSM-5. De plus, l'amnésie dissociative est décrite dans les classifications internationales. Enfin, plusieurs études prospectives l'ont documentée à partir de faits établis à l'époque, notamment celle de Williams en 1994.
Combien de temps peut durer une amnésie traumatique ?
De quelques mois à plusieurs décennies. Dans l'enquête de 2015, 42 % des périodes d'amnésie duraient de moins d'un an à cinq ans. Ensuite, 29 % de six à vingt ans, et 11 % de vingt-et-un à quarante ans. Au-delà de quarante ans dans 1 % des cas.
Un flashback prouve-t-il qu'un événement a eu lieu ?
Non, pas à lui seul. Les travaux disponibles ne permettent pas d'établir qu'un flashback, une image ou une sensation corporelle démontre qu'un événement précis s'est produit. Ni qu'il en identifie l'auteur. Au contraire, ils décrivent une mémoire dépourvue de repères de temps et d'espace.
Faut-il retrouver ses souvenirs pour aller mieux ?
Non. Les approches validées ne comportent aucune étape consacrée à retrouver ou à compléter un souvenir. En pratique, comprendre ses symptômes, accueillir ses émotions, assouplir ses pensées et retrouver de l'apaisement dans le corps viennent d'abord. Le travail sur le récit, lorsqu'il a lieu, vient plus tard et ne se fait jamais seule.
Peut-on parler d'amnésie traumatique à l'âge adulte ?
Oui. Les amnésies traumatiques sont certes plus fréquentes après des faits survenus dans l'enfance. Toutefois, l'enquête de 2015 en relève aussi après des violences subies à l'âge adulte : 27 % des personnes concernées entre 18 et 26 ans, et 24 % après 26 ans.
Vous vous reconnaissez dans cet article ?
Si des images, des sensations ou des émotions reviennent et vous débordent, un accompagnement spécialisé peut vous aider à retrouver de la sécurité. Et cela, sans avoir à tout élucider d'abord. J'accompagne des adultes en téléconsultation, dans toute la francophonie.
À lire aussi : Traumatisme psychologique : comprendre le trauma, ses effets et comment s'en libérer.
À propos de l'autrice
Chanez Hendel est diplômée en psychologie de l'Université Paris-Descartes et en management des ressources humaines de l'ECEMA Lyon. Ancienne responsable des ressources humaines, elle s'est ensuite spécialisée en psychothérapie à l'EFPP, notamment en thérapies cognitivo-comportementales (TCC) et en psychotraumatologie. Elle accompagne aujourd'hui des adultes en téléconsultation dans toute la francophonie, via chanezpsy.com, et poursuit une formation continue en psychotraumatologie. Membre de la Fédération Nationale de Psychothérapie, elle est également l'autrice de Enfance volée. Parentification : comprendre et se reconstruire (Éditions Ovadia).
Sources
- Association Mémoire traumatique et victimologie, Impact des violences sexuelles de l'enfance à l'âge adulte. Enquête nationale auprès des victimes, mars 2015 (1 214 répondants).
- Salmona M., Mémoire traumatique de l'enfant à l'âge adulte, colloque Gynécologie Sans Frontières, Clermont-Ferrand, 29 novembre 2017.
- American Psychiatric Association, DSM-5, 2013. Critères diagnostiques du trouble de stress post-traumatique.
- Organisation mondiale de la santé, CIM-10, catégorie F43.1, état de stress post-traumatique.
- Williams L. M., « Recall of childhood trauma: a prospective study of women's memory of child sexual abuse », Journal of Consulting and Clinical Psychology, 1994, 62(6), p. 1167-1176.
- Briere J., Conte J., « Self-reported amnesia for abuse in adults molested as children », Journal of Traumatic Stress, 1993, 6(1), p. 21-31.
- Foa E. B., Rothbaum B. O., Traiter le traumatisme du viol, Dunod. Protocoles de contrôle respiratoire et d'exposition graduée.
- Haute Autorité de Santé et INSERM, évaluation comparative des psychothérapies, 2004.
- Huon de Kermadec C., Trouble stress post-traumatique chez les victimes de violences sexuelles intra et extrafamiliales, thèse d'exercice de médecine, UPJV, 2020.
- Observatoire national de la protection de l'enfance, Inceste et violences sexuelles intrafamiliales. Protéger l'enfant victime, revue de littérature, 2023.
Avertissement médical
Cet article a une vocation d'information et de psychoéducation. Il ne constitue ni un diagnostic, ni un avis médical. De plus, il ne remplace pas une consultation auprès d'un professionnel de santé ou d'un praticien formé à la psychotraumatologie. Article publié le 21 septembre 2026, relu et mis à jour à cette date par Chanez Hendel.